2017, le "R" de l'ARODE qui signifiait "Restauration" devient "Rayonnement". Cela correspond à la situation actuelle et future de notre association.

Restauration: harmonie et accord

Tout sera entrepris pour retrouver au plus près l’harmonie d’origine, notamment par la recherche du diapason et de la pression de 1743. Le diapason est réputé proche de 392 Hz, près d’un ton plus bas que le ton moderne. La pression était probablement assez basse, avec une harmonie délicate, comme Silbermann le signale pour les orgues du couvent de Sylo à Sélestat (aujourd’hui à Sundhouse) et du chapitre de St-Pierre-le-Jeune de Strasbourg (aujourd’hui à Soultz-les-Bains). A Sylo, le facteur raconte qu’il eut beaucoup de peine à harmoniser le Cromorne, “à cause du vent faible[1]. A St-Pierre-le-Jeune, il fallut dès 1767, cinq ans après la construction, nettoyer certains tuyaux qui, “en raison de l’harmonisation presque trop délicate, étaient trop doux ou ne parlaient plus[2]. Les tuyaux neufs seront harmonisés sur le modèle des jeux anciens.

En ce qui concerne le tempérament pratiqué par J.A. Silbermann, les indications qu’il fournit dans ses archives sont parfois contradictoires :

• Il relate que son orgue de Marbach (1739) était accordé de manière à ce que l’on puisse “bien jouer dans tous les accords et tons” (“aus allen Accorden une Thönen wohl spielen kann”)[3]. De même, l’organiste des Franciscains de Sélestat appréciait de pouvoir jouer son orgue Silbermann (1751) “dans tous les tons” (“aus allen Thönen spielen können”). Ceci est confirmé par le fils du premier titulaire de l’orgue Silbermann de Soultz (1750), Jean-Goerges Kuhn : “Mon père avait commencé à nous donner des leçons de musique alors que nous avions six ans. A dix ans, nous étions en état de soulager notre père dans ses fonctions d’organiste à Soultz. Les fugues de Hændel, d’Eberlé [Johann Ernst Eberlin], d’Emmanuel Bach, de Scarlatti, de Durante etc. que notre père nous faisait transposer un demi-ton plus haut, sont encore comme toutes fraîches gravées dans ma mémoire. Notre orgue de Soultz, quoique alors moderne et construit par le fameux Mr Silbermann de Strasbourg, était fait de manière que nous étions obligé de toucher la basse fondamentale chiffrée dans toutes nos musiques d’église un demi-ton plus haut”[4].

Dans sa notice sur l’orgue Von Esch de la paroisse de Munster (1739), il cite le propos de l’organiste Johann Philipp Schöttel, alors organiste à Munster et qui n’allait pas tarder à devenir le premier organiste du nouvel orgue Silbermann de St-Thomas à Strasbourg, selon lequel il avait eu des disputes avec le facteur Jodoc Von Esch au sujet du tempérament, car il ne “savait pas partager de manière équibattante” (“nicht gleichschwebend einzutheilen”)[5]. Mais le mot “gleichschwebend” signifiait-il vraiment un tempérament à 12 quintes égales ? Le même mot revient dans une lettre du Père Célestin Harst, organiste d’Ebersmunster, qui se plaint d’un orgue remonté par le facteur Christian Langes : “Il a déplacé l’impureté de l’accord dans les bémols et est loin du tempérament équibattant” (“Er hat die Unreinigkeit der Stimmung ins b. geworffen, und ist weit von der gleichschwebenden Temperatur”)[6] ; mais l’on sait aussi par Silbermann que le Père Célestin Harst avait inventé un “tempérament à la quarte” (“Quarten Temperatur”)[7]. Certains concurrents de Silbermann semblent avoir utilisé le même mot, par exemple Martin Bergäntzel dans un devis daté de 1780 pour Ingersheim, où il annonce aussi un tempérament équibattant (“die gleich schwebende Temperatur”).

• On sait par les archives Silbermann que le facteur utilisait un monochorde pour l’accord du Prestant, par exemple au couvent de Sylo à Sélestat  ou à Soultz, tous deux en 1750[8]. Il ne semble pas nécessaire de recourir à cet expédient pour réaliser un tempérament égal, qui peut se réaliser à l’oreille, même si ce n’est pas aisé. Cela semble indiquer que le tempérament de Silbermann résultait d’un calcul mathématique et ne pouvait se réaliser à l’oreille.

• Dans une lettre envoyée en 1767 à Bâle, Silbermann écrit : “Avec mon tempérament qui est ma propre invention tout le monde est content” (“Mit meiner Temperatur welche meine eygene Erfindung, ist jederman zufrieden”)[9]. S’il s’agissait du véritable tempérament égal, serait-il présenté comme une invention du facteur ?

• De même, lors du montage de l’orgue de St-Martin de Colmar, en 1755, Silbermann écrit qu’il a perdu une demi-journée à “essayer un nouveau tempérament avec des tuyaux particuliers, avec M. von Esch et son frère[10]. Si le tempérament inventé par le facteur était le tempérament égal, pourquoi encore essayer un autre mode d’accord ?

• En 1793, Sixtus Hepp, titulaire de l’orgue Silbermann du Temple-Neuf de Strasbourg, expliqua au consistoire que la transposition d’un demi-ton pour s’adapter au Kammerton des musiciens d’orchestre était non seulement pénible, mais que “du fait de telles transpositions on arrive presque toujours dans certaines tonalités qui ne sont pures dans aucun orgue bien accordé” (“durch solches Transponiren fast immer auf solche Tonarten kommt, die bei keiner gutgestimmten Orgel rein sind”)  et que cela provoque des dissonances continuelles (“immerwährendes Dissoniren”)[11], ce qui n’aurait pas été le cas si Silbermann avait accordé son orgue au tempérament égal en 1749.


[1] Das Silbermann-Archiv, p. 411. (retour)

[2] ibid., p. 513. (retour)

[3] ibid., p. 35. (retour)

[4] Cattin (Georges), Orgues et organistes d’Ajoie et de Saint-Ursanne, Le Noirmont, 1999, pp. 395-396. (retour)

[5] Das Silbermann-Archiv, p. 35. (retour)

[6] ibid., p. 100. (retour)

[7] ibid., p. 292. (retour)

[8] ibid., pp. 408 et 410. (retour)

[9] ibid., p. 35n. (retour)

[10] ibid., p. 389. (retour)

[11] Schæfer (Marc), Recherches sur la famille et l’œuvre des Silbermann en Alsace, p. 385.