2017, le "R" de l'ARODE qui signifiait "Restauration" devient "Rayonnement". Cela correspond à la situation actuelle et future de notre association.

Historique de l'orgue

L'orgue qui se trouve dans l'église d'Eschentzwiller est l'œuvre du célèbre facteur strasbourgeois Jean-André Silbermann. Il a été construit en 1738 pour le couvent des Unterlinden (Soeurs dominicaines) à Colmar. La commune, dont l'église avait été bâtie en 1758, décida d'acheter l'orgue en 1793.

photo montage raber

Dans l’église d'Eschentzwiller reconstruite en 1758 en intégrant un clocher gothique du 15ème siècle, il ne semble pas y avoir eu d’orgue avant la Révolution, au vu des comptes de la paroisse, qui n’en citent jamais. Ce n’est qu’en 1792 que la commune, profitant de la mise en vente des Biens nationaux, put acheter l’orgue du couvent des Unterlinden à Colmar.

Très connu dans sa fonction actuelle de musée présentant notamment le célèbre retable d’Issenheim, ce couvent de Dominicaines avait été fondé en 1252 et avait exercé un grand rayonnement spirituel au Moyen Age. Le premier orgue cité par les archives n’est cependant pas antérieur à 1594, lorsque le facteur d’orgues Hans Werner Mudderer, actif à Fribourg-en-Brisgau, sur la rive droite du Rhin, de 1571 à 1622, livra un petit orgue que Silbermann qualifia plus tard de “vieux petit positif” (“altes Positivlein”)[1]

En 1731, les sœurs prirent contact avec le facteur strasbourgeois André Silbermann pour reconstruire l’orgue de tribune, un instrument plus important mais délabré, en réutilisant une partie de la tuyauterie existante. Silbermann avait été recommandé par les Dominicains de Colmar, pour lesquels il avait livré en 1726 un de ses chefs-d’œuvre, actuellement conservé à Niedermorschwihr. Mais le facteur ne donna pas suite à ce projet, évoquant un manque de temps et le refus de réutiliser de la tuyauterie plus ancienne. Les Dominicaines firent alors affaire avec un facteur allemand, un artisan souabe de Rottweil, qui confectionna un buffet neuf en chêne, dont la façade assez lourde est dessinée dans les archives Silbermann[2],  et un sommier neuf, mais qui réutilisa l’essentiel de la tuyauterie existante. Lorsque les trois premiers jeux avaient été posés, les sœurs comprirent que leur artisan était un incapable, elles le congédièrent et firent affaire avec Jean-Baptiste Waltrin. Celui-ci coupa en deux le sommier et descendit les quatre soufflets (de 6’ sur 2’ 7’’), qui jusqu’alors étaient installés sur une petite tribune, en en plaçant trois dans le soubassement et la quatrième dans une niche percée dans le mur. Mais malgré l’aide de son père Joseph, Jean-Baptiste Waltrin ne parvint pas à faire fonctionner l’orgue durant plus de dix semaines et le petit positif du XVIe siècle fut appelé à reprendre du service. La composition de l’orgue Waltrin était la suivante, telle qu’elle fut notée par Silbermann[3] :

Références

[1] Schæfer (Marc), Das Silbermann-Archiv, p.78

[2] Das Silbermann-Archiv, p. 75.

[3] ibid., p. 74.

Composition avant 1738

Clavier manuel (49 notes, C-c’’’)
Coppel                       
8
Principal                     
4
Flutte                         
4
Dulcis Amoena          
4     (Gemshorn)
Quint                          
3
Octava                       
2
Cornet  
Mixtur  
Cymbale  
Trompette                  
8     B+D
Pédale (17 notes, CD-f)
Subbass                    
16
Octavenbass               
8
2 tremblants  

 

Confrontées à ce désastre, les sœurs renouèrent très rapidement le contact avec les Silbermann, en contactant cette fois le fils d’André, Jean-André Silbermann (1712-1783). Celui-ci profita d’un déplacement en Haute Alsace, destiné à monter l’orgue de Muhlbach, pour venir prendre les mesures de la tribune, le mardi 25 septembre 1736[4]. Le contrat fut signé à Strasbourg le 28 novembre 1736 avec le père Philippe-Eugène de Surmont, vicaire général des Dominicains en Alsace, pour un montant de 1.500 couronnes de Strasbourg[5]. La décoration du buffet fut sous-traitée à Johann-August Nahl (1710-1781), un sculpteur d’origine berlinoise, qui allait ensuite s’illustrer pour Frédéric II de Prusse à Charlottenburg et à Potsdam. Etabli à Strasbourg entre 1735 et 1741, il retravailla pour J.A. Silbermann à Marbach (1738-39, aujourd’hui à Saint-Hippolyte), à Barr (1739, aujourd’hui à Saint-Pierre) et à St-Thomas de Strasbourg (1741)[6]. Silbermann fut d’ailleurs choisi comme parrain pour le baptême de l’un des fils de Nahl, Johann August II, le 30 octobre 1737, en pleine construction de l’orgue des Unterlinden[7]. Quant à la serrurerie, elle fut sous-traitée à un artisan colmarien, Moßmann[8], qui avait déjà confectionné les serrures pour l’orgue de Marbach. Dans ses carnets, Silbermann dit avoir travaillé aux tuyaux de façade en août 1737. L’instrument fut achevé en atelier à la fin de l’automne. Il fut chargé le 21 novembre 1737 sur deux bateaux remontant l’Ill jusqu’à Colmar. Le montage fut assuré par Jean-André Silbermann et son frère Jean-Daniel entre le 24 novembre et le 21 janvier[9]. Il dura plus longtemps que la plupart des orgues Silbermann de cette taille, en raison probablement des journées assez courtes en hiver.  La composition d’origine était la suivante :

Références

[4] ibid., p. 498.

[5] Meyer-Siat (Pie), “Les facteurs d’orgues Henry de Thann”, Archives de l’Eglise d’Alsace,1980-1981, pp.  176-177.

[6] Das Silbermann-Archiv, pp. 435-437.

[7] ibid., p. 183.

[8] ibid., p. 469.

[9] ibid., p. 498.

Composition en 1738

Grand-orgue (49 notes, C-c’’’)
Bourdon                     
8
Prestant                      
4
Flutte                         
4
Nazard                 
2 2/3
Doublette                   
2
Tierce                   
1 3/5
Cornet                  
5 rgs
Fourniture            
3 rgs
Cromhorne                 
8     B+D
Echo (25 notes, c’-c’’’)
Bourdon                     
8
Prestant                      
4
Cornet                  
3 rgs
Pédale (25 notes, C-c’)
Flûte                           

8     Le marché annonçait un Bourdon 8, mais le jeu était ouvert, ce qui n’était pas antinomique avec cette appellation.A Marbach, en 1736, Silbermann prévoit un “Bourdon en bois, ouvert, 8” à la pédale.

Trompette                  
8

A l’issue du montage de l’orgue d’Ensisheim en 1742, l’instrument du couvent des Unterlinden fut accordé par Jean-Daniel et Jean-Henri Silbermann.

 

Les sœurs furent tellement contentes de leur orgue Silbermann qu’elles commandèrent un positif de dos en 1743. Pour compléter le grand-orgue qui avait déjà quasiment une composition de positif, le positif de dos fut conçu un peu à la manière d’un récit, avec un jeu de tierce sur toute l’étendue du clavier, dont le 4’ était une Flûte conique dans les dessus et la Quinte 2 2/3 et la Doublette 2 étaient en façade, complété d’un dessus de Trompette.

Nahl étant reparti à Berlin, la décoration fut cette fois sous-traitée au sculpteur colmarien Antoine Ketterer I (1692-1748)[10], qui avait déjà travaillé plusieurs fois pour les Silbermann, à St-Matthieu de Colmar (1732), à Königsbrück (1732), à Rosheim (1733) et à Ensisheim (1742). Mais ce n’était pas le seul sculpteur à travailler pour le facteur : pour l’orgue du couvent de la Toussaint à Strasbourg, livré à l’automne 1743, Silbermann s’adressa ainsi à deux sculpteurs strasbourgeois, Jacobus Huygens, dit Brüssel, et Pierre Gombault. Le positif fut monté entre le 13 et le 29 mai par les frères Jean-André et Jean-Henri Silbermann, aidés d’un compagnon. Dans ses Spécifications, Silbermann précise qu’il fallut à Colmar “couper le buffet du grand-orgue et changer les pilotes et l’abrégé de la pédale[11]. Le positif fut joué pour la première fois le 2 juin 1743, dimanche de la Pentecôte.

Cet orgue de quatre pieds à trois claviers, à la composition assez inédite, fut jugé si réussi qu’un instrument semblable fut posé en 1750-1751 pour le couvent des Dominicaines de Sylo, à Sélestat, qui est encore partiellement conservé à Sundhouse. Et lorsque l’autre couvent de Dominicaines de Colmar, celui des Catherinettes, commanda en 1771 un orgue à Jean-André Silbermann, c’est encore la même structure à trois claviers qui servit de modèle, dans une version un peu plus développée, avec une Montre 8 au premier sol, un Larigot et un Sifflet en plus au grand-orgue, un Cromorne 8 remplacé par une basse de Basson et un dessus de Trompette, une Trompette de positif remplacé par une Fourniture 2 rgs, un Flageolet 1 en plus à l’écho, mais une pédale réduite à quatre jeux empruntés au grand-orgue (Montre 8, Bourdon 8, Prestant 4, Basson 8).

L’instrument fut régulièrement accordé. Un premier relevage intervint entre le 25 octobre et le 27 octobre 1751, par Jean-André aidé du compagnon Johann. Le 30 octobre, les sœurs y reçurent l’épouse de Jean-André, accompagné de leur fils Daniel, alors âgé de six ans. Ils repartirent le 3 novembre. Jean-André revint en août 1760 avec le compagnon Georg, originaire de Dresde, pour nettoyer l’instrument, astiquer la façade, accorder l’instrument et repeausser les aines des soufflets, ce qui montre que l’orgue était beaucoup utilisé par les moniales.

En 1767, l’organiste Von Esch, de St-Martin de Colmar, recommanda le facteur Weinbert Bussy, un ancien compagnon de Louis Dubois, pour accorder l’orgue. L’organiste de Sélestat, Theobald Eppel, un ami de Silbermann, demanda à la prieure pourquoi le couvent ne demandait plus aux Silbermann d’accorder l’orgue, elle lui répondit que Von Esch lui avait garanti que Bussy savait aussi bien accorder qu’un autre facteur d’orgues. Mais lorsqu’Eppel revint à Colmar en septembre 1768, il découvrit que l’orgue était très mal accordé et que l’on ne pouvait vraiment bien jouer qu’en ré dièse. Pour changer le tempérament, Bussy n’avait pas hésité à couper les tuyaux et l’on trouvait encore dans l’orgue les rognures de métal des tuyaux ou des cheminées[12].

Références

[10] Das Silbermann-Archiv, p. 437. (retour)

[11] ibid., p. 455. (retour)

[12] Das Silbermann-Archiv, p. 499.

Composition du Positif de dos

Positif de dos (49 notes, C-c’’’)
Bourdon                     
8
Flutte                         
4
Quinte                  
2 2/3
Doublette                   
2
Tierce                   
1 3/5
Trompette de récit     
8     c’-c’’’

 

 

A la Révolution, le couvent fut fermé et l’orgue fut mis aux enchères le 29 septembre 1792. Plusieurs adjudicateurs se présentèrent pour racheter “les dites orgues et dépendances y compris les grillages en bois faisant la bordure du chœur sur le devant[13] :

– Jean Lantz proposa 1.000 livres ;

– Ferdinand Haderbeck, d’Hattstatt, surenchérit à 1.300 livres ;

– V. Wittmann, de Colmar, offrit 1.400 livres ;

– François Meyer, maire de Fessenheim, monta à 2.500 livres ;

– Wittmann emporta les enchères en versant finalement 3.650 livres.

Wittmann fit une très bonne affaire, puisqu’il revendit l’instrument pour 5.800 livres à la commune d’Eschentzwiller. Le maître d’école de ce village avait été envoyé visiter plusieurs des instruments mis en vente : la confrérie St-Yves lui avait en effet payé 24 livres pour deux voyages à Luppach (dont l’orgue a été transféré à Grentzingen), 10 livres pour un voyage à Thann et 70 livres pour trois voyages à Colmar. C’est là qu’il semble avoir porté son dévolu sur l’orgue du couvent d’Unterlinden. Le 28 octobre 1792, le conseil municipal d’Eschentzwiller décida en effet d’acheter cet instrument. L’origine de cet orgue est bien prouvée par les comptes de la confrérie St-Yves (traduction de l’allemand)[14] :

- A Colmar pour l’orgue du couvent des Unterlinden payé selon quittance 4.577 livres 10 centimes

- Au même moment pour droit d’enregistrement payé 39 livres 1 sol

- A celui qui a ramené le dit orgue de Colmar pour loyer et frais payé ensemble 346 livres

- Aux menuisiers de Schlierbach pour faire le garde-corps de la tribune dans l’église et pour poser l’orgue, payé 75 livres

- Au facteur d’orgues de Thann pour poser et améliorer l’orgue payé selon accord et quittance 805 livres

- A ces facteurs d’orgues un pourboire de 11 libres 16 sols

Ce fut donc le facteur Jean-Joachim Henry et son fils Joseph qui furent chargés de remonter l’orgue à Eschentzwiller. Mais pour 805 livres, les améliorations signalées durent rester assez modestes. Rien ne semble rester de l’intervention d’Henry dans l’instrument actuel, contrairement à ce qui a pu être écrit.

Vers 1807-1808, l’orgue Silbermann fut assurément joué par Martin Vogt, compositeur d’origine allemande et futur organiste de St-Martin de Colmar, qui était alors professeur de piano et de violon au collège privé d’Eschentzwiller, fondé et dirigé par les frères Venant-André et Alexandre-Pierre Moll[15].

L’instrument fut très vraisemblablement relevé en 1817 par Conrad Bloch, facteur suisse établi à Aesch, près de Bâle. Lorsqu’en 1822 il s’offrit à réparer l’orgue de l’église St-Fridolin de Säckingen (D), il présenta une série de certificats pour ses travaux antérieurs, dont un daté du 21 mai 1817 pour la réparation, le nettoyage et l’accord d’un “orgue Silbermann de trois claviers”, dans une localité non nommée[16]. Tant Musch, qui a retrouvé la liste de ces attestations, que Meier[17], qui a tenté de dresser la biographie de cet artisan, ont émis l’hypothèse qu’il s’agissait de l’orgue Silbermann d’Arlesheim, près de Bâle. Mais lorsque l’on se souvient que le 10 mai 1817 Bloch signa un marché pour un orgue neuf dans le village voisin de Habsheim, à 3 km d’Eschentzwiller, un instrument de 24 jeux sur deux claviers achevé en août 1820 et dont le buffet est conservé, on peut penser qu’il est beaucoup plus vraisemblable que c’est l’orgue d’Eschentzwiller que le facteur suisse répara, nettoya et accorda entre le 10 et le 21 mai 1817.

En 1825, l’organiste titulaire était François Henry Berger, né à Ottmarsheim le 4 octobre 1771[18].


Références

[13] Archives départementales du Haut-Rhin, L 611. (retour)

[14] Archives départementales du Haut-Rhin, 16 G Eschentzwiller. (retour)

[15] Stintzi (Paul), “Un village sundgovien, foyer musical au dernier siècle”, La musique en Alsace, hier et aujourd’hui, Strasbourg, 1970, pp. 193-195. (retour)

[16] Sulzmann (Bernd), “Ein Werkverzeichnis des Orgelmachers Conrad Bloch”, Ars organi, n° 53, juin 1977, pp. 152-153. (retour)

[17] Meier (Dieter), Die Orgeln der Klosterkirche Muri, Baden, 2010, pp. 200-201. (retour)

[18] Meyer-Siat (Pie), Orgues en Alsace, vol. 1, inventaire historique, Strasbourg, 1985, p. 118.


Une transformation majeure de l’instrument intervint vers 1850. Dans la délibération du 6 février 1853, le conseil municipal se plaignit de manquer de ressources financières et cita la nécessité dans laquelle elle avait été placée de faire “appel au dévouement de ses habitants” pour faire “faire une réparation de 3.000 frs à l’orgue de l’église paroissiale”. Dans une autre délibération, datée du 7 mai 1854, le conseil municipal parle même d’un orgue neuf : “pour prouver la bonne volonté qui anime la commune, que faute de moyens communaux, les cotisations personnelles dans cette petite localité de 900 habitants, ont acquis à la commune dans le courant de ces dernières années moyennant une somme totale de 5000 frs une pompe à incendie, un orgue neuf, une salle d’asile, outre l’entretien régulier des indigents[19]. Ces travaux se firent probablement sur les conseils de Charles Kienzl, organiste et compositeur d’origine autrichienne, établi à Guebwiller, qui s’était marié en 1831 à Eschentzwiller et revenait souvent dans le village.

Mais du fait que cette reconstruction de l’orgue intervint en dehors des budgets paroissiaux ou communaux, la dépense ne figure ni dans les comptes communaux ni dans ceux de la fabrique et le nom du facteur n’est jamais cité. A l’examen du matériel ancien, on peut affirmer que cette intervention ne peut être attribuée à aucun des facteurs alsaciens actifs autour de 1850 (Callinet, Stiehr, Rinkenbach, Herbuté, Frantz, Hérisé, etc.) et queles techniques de construction évoquent davantage un facteur helvétique. Deux pistes ont été explorées dans le cadre de cette étude. Ainsi, il était possible que l’on ait cherché à recontacter Conrad Bloch. Mais celui-ci était décédé en 1844 à Aesch et son fils Franz Xaver, né vers 1818, ne semble pas avoir été un facteur très actif : on ne lui connaît que deux interventions, toutes deux datées de 1840, la construction d’un petit orgue pour la chapelle du château de Böttstein (CH), qui est conservé au musée des instruments de musique de Leipzig[20], et la réparation de l’orgue Bossart de Hermetschwil (CH). Les tuyaux de l’orgue conservé au musée sont “tous mal soudés”, comme ceux d’Eschentzwiller, mais les soupapes du sommier, semblables à celles du sommier de l’orgue construit en 1826 par Conrad Bloch et très partiellement conservé à Undervelier[21], sont nettement différentes de celles d’Eschentzwiller. Par ailleurs, les marques à la pointe sèche photographiées dans l’orgue Abbrederis de Neu St. Johann et attribuées par Hans Musch à Conrad Bloch sont très différentes de celles relevées à Eschentzwiller [22]

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En revanche, la visite des orgues de Rodersdorf et de Laufon, en Suisse, a permis d’attribuer sans aucun doute possible la reconstruction de l’orgue d’Eschentzwiller aux facteurs helvétiques Burger.

 

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En particulier, les tuyaux de façade des petites plates-faces de l’orgue de Laufon présentent des aplatissages d’une forme très rare, en demi-cercle au-dessus de la bouche , que l’on retrouve exactement dans les dessus de la Montre 8 d’Eschentzwiller .

 

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Photo de l'orgue Silbermann (2011)

 

 

Burger: leurs travaux

L’histoire des facteurs d’orgues Burger reste encore à écrire. Etablie à Laufon (Laufen), dans le Jura suisse et le canton de Bâle, depuis la guerre de Trente ans, la famille Burger, d’origine tyrolienne, compta deux générations de facteurs d’orgues. Selon Georges Cattin[23] et Pie Meyer-Siat[24], la première génération était représentée par Johann Fridolin (1791-1874), mais selon le chercheur suisse Marco Brandazza[25] elle comptait déjà deux frères, Johann (1791-1874) et Fridolin (1793-1859). A la génération suivante, pas moins de cinq personnes travaillèrent à la facture d’orgues, réputés être les enfants de Johann : ses filles Maria Anna et Maria Ursula, qui l’aidèrent notamment sur le chantier de l’abbaye de Mariastein, et ses fils Josef Meinrad (1825-1903), Josef Stanislaus (?-?) et Johann  Fridolin II (?-1911). Une liste provisoire de leurs travaux peut être proposée en complétant celle publiée en 1995 par Georges Cattin[26] :

1822                Corgémont (CH), orgue neuf, I/16

1824                Mariastein (CH), abbaye bénédictine, orgue de la chapelle de la grotte.

1832-1833      Saignelégier (CH), orgue neuf, II/18

1833-1837      Mariastein (CH), abbaye bénédictine, orgue neuf, III/37

1837-1842      Kembs (68), orgue neuf, II/27

1843                Rodersdorf (CH), orgue neuf, I/13

1843-1846      Grenchen (CH), orgue neuf

Vers 1849       Eschentzwiller (68), reconstruction de l’orgue Silbermann, II/24

1849-1850      Chaindon (CH), orgue neuf, I/16

1850-1851      Tavannes (CH), orgue neuf, I/16

1850-1851      Witterswill (CH), orgue neuf

1851                Hochwald (CH), orgue neuf, ?

1852                Bévillard (CH), orgue neuf, ?

Muespach-le-Bas (68), orgue neuf, II/28

1854                Laufon (CH), église Ste-Catherine, orgue neuf, ?

1855                Wolschwiller (68), réparations de l’orgue Frantz

1856                Bassecourt (CH), orgue neuf, I/16

1860                Mervelier (CH), orgue neuf, II/23

1861                Boncourt (CH), orgue neuf, I/14

Delémont (CH), église St-Marcel, réparations

1862                Unterseen (CH), orgue neuf, I/16

1864                Muespach-le-Bas (68), réparations

1866                Ligsdorf (68), réparations

Koestlach (68), réparations

1867                Meyenheim (68), réparations

Oltingue (68), réparations

Rædersdorf (68), réparations

1868                Wuenheim (68), réparations

Muespach-le-Bas (68), réparations

1869                Merxheim (68), transformation de l’orgue Toussaint/Callinet

1880                Magstatt-le-Bas (68), démontage de l’orgue Bussy de 1770

Burger de 1838 à 1862

La construction de l’orgue de l’abbaye bénédictine de Mariastein, en 1833-1837, un grand instrument de trois claviers et pédalier, ainsi que le soutien de l’organiste du monastère, le Père Leo Stöcklin, allaient procurer des commandes à ces facteurs dans le Nord-Est de la Suisse et le Sud de l’Alsace, où le pèlerinage marial de Mariastein jouissait d’une grande renommée. De fait, la période entre 1838 et 1862 semble avoir été assez fructueuse, même si la livraison d’une quinzaine d’instruments neufs en vingt-quatre ans n’en faisait pas un atelier très dynamique. Après 1862, les frères Burger semblent avoir renoncé à la Suisse et n’ont plus reçu de commandes d’orgues neufs. Ils se sont séparés avant 1857, date à laquelle Meinrad et Josef Stanislaus se présentèrent l’un contre l’orgue pour l’orgue de Nidau[27]. Meinrad, tenta de s’établir à Paris avant de revenir en Alsace avec la mention de Paris sur son papier à lettre, Josef Stanislaus s’installa aussi en Alsace, à Meyenheim, en 1868, mais leur activité s’éteignit de manière bien modeste. Confrontés à des difficultés financières, ils allèrent jusqu’à tenter d’extorquer de l’argent à l’abbaye de Mariastein, prétendant que leur père n’aurait pas touché l’intégralité de ce qui lui était dû, alors que les fils Burger avaient bénéficié d’une éducation gratuite dans l’école du monastère pendant la construction du grand orgue.

On ne sait pas à quelle date exacte fut réalisée cette reconstruction de l’orgue d’Eschentzwiller, si ce n’est qu’en 1849 la fabrique versa 71,50 francs pour “peintures du buffet de l’orgue”. On peut donc la dater vers 1848-1849, à un moment où aucun autre chantier n’est connu chez les Burger. La transformation porta sur les points suivants:

– déplacement du sommier et des tuyaux du positif derrière le grand buffet et installation d’une console indépendante dans le buffet du positif ;

– ajout de deux chapes et de cinq notes au sommier du positif ;

– construction d’un sommier neuf pour le grand-orgue, de 54 notes ;

– construction d’un sommier neuf pour la pédale, de 25 notes ;

– élargissement du grand buffet ;

– suppression totale de l’écho ;

– installation de 12 jeux neufs.

Références

[19] Archives communales d’Eschentzwiller, registres de délibération du conseil municipal. (retour)

[20] Gernhardt (Klaus), Henkel (Hubert) et Schrammek (Winfried), Orgel-Instrumente, Harmoniums, Musikinstrumenten der Karl-Marx-Universität Keipzig, Katalog, Band 6, Leipzig, 1983, pp. 55-59 et pl. 6. (retour)

[21] Cattin (Georges), Orgues et organistes de la Vallée de Delémont, Le Noirmont, 1995, pp. 389-396. (retour)

[22] Musch (Hans), Die Orgel von Matthäus Abbrederis 1690/91 in Neu St. Johann, Näfels, 1993; pp. 57-59. (retour)

[23] Cattin (Georges), Orgues et organistes de la Vallée de Delémont, Le Noirmont, 1995, pp. 36-38. (retour)

[24] Meyer-Siat (Pie), Historische Orgeln im Elsass, München, 1983, p. 220. (retour)

[25] www.hslu.ch/m-odz-zitierte-orgelbauer-feb11.pdf (retour)

[26] Cattin (Georges), Orgues et organistes de la Vallée de Delémont, Le Noirmont, 1995, p. 38. (retour)

[27] Gugger (Hans), Die bernischen Orgeln, Bern, 1978, p. 412. (retour)

[28] Gugger (Hans), Die bernischen Orgeln, Bern, 1978, p. 231. (retour)

Composition 1850

A l’issue de ces travaux, la composition de l’instrument était devenue la suivante :

I Positif intérieur (54 notes, C-f’’’)

Bourdon                     8       Jeu Silbermann complété.

Rohrflöte                    8       Jeu neuf.

Salicional                    8       Jeu neuf.

Principal                     4       Doublette 2 de Silbermann décalée et complétée.

Flûte                           4       Jeu Silbermann complété.

Schweizerflöte            4       Jeu neuf.

Basson-Hautbois         8       Jeu neuf.

1 autre jeu non connu

II Grand-orgue (54 notes, C-f’’’)

Bourdon                    16       Jeu neuf

Montre                        8       Jeu neuf.

Bourdon                     8       Jeu Silbermann complété.

Gambe                       8       Jeu neuf.

Prestant                      4       Jeu Silbermann complété.

Flûte                           4       Jeu Silbermann complété.

Quinte                   2 2/3       Jeu Silbermann complété.

Doublette                   2       Jeu Silbermann complété.

Cornet                   5 rgs       c’-f’’’, jeu Silbermann complété.

Fourniture             3 rgs       Jeu Silbermann complété.

Trompette                   8       B+D, jeu neuf.

Pédale (25 notes, C-c’)

Bourdon                    16       Jeu neuf.

Flûte                           8       Jeu Silbermann.

Flûte                            4       Jeu neuf.

Bombarde                 16       Jeu neuf, probablement à anches libres, comme à Chaindon et à Tavannes (1850)[28]

Trompette                   8       Jeu neuf.

Accouplement I/II

Tremblant doux

 

Des réparations furent entreprises en 1862, pour 275 francs, et en 1863, pour 551,05 francs, confiées cette fois à Jean-Frédéric Verschneider. En 1876, on versa 600 Mk à un facteur non nommé, pour un renouvellement du soufflet. Une autre réparation anonyme est citée en 1884-1885, pour 240 Mk. Plus importante fut l’intervention de J.A. Berger, facteur à Rouffach,  réglée le 5 septembre 1895 (traduction de l’allemand) : “A été payé une note de M. J.A. Berger, maître facteur d’orgues à Rouffach en Haute Alsace : réparation en profondeur de l’orgue d’église 500 Mk, réparation du soufflet 50 Mk, deux claviers manuels neufs 120 Mk, un pédalier neuf 30 Mk, de nouveaux pommeaux de tirants de registres avec porcelaines pour les inscriptions 30 Mk”. Outre les 730 Mk de cette facture, on paya encore 10 Mk pour les “deux travailleurs à l’orgue” et 1,60 Mk pour “huit grandes vis à bois pour le soufflet[29]. Ce n’est donc nullement en 1895 que Berger vint élargir le buffet de Silbermann, comme on peut souvent le lire.

En 1914, c’est Koller, accordeur à Lörrach, en Allemagne, qui fut choisi pour entretenir l’instrument. Les tuyaux de façade furent réquisitionnés le 1er mars 1917 par l’administration allemande ; un tableau conservé dans les archives paroissiales indique que les 89 tuyaux pesaient alors 133,8 kg. Ils donnèrent lieu à une indemnité de 904,70 Mk. Contacté en 1920, Joseph Rinckenbach vit un instrument en “triste état” et répara le soufflet pour 85 francs. Mais ce n’est pas à cette date qu’il renouvela en zinc les tuyaux de façade, comme Meyer-Siat en fait l’hypothèse et Kœhlhœffer l’avance comme un fait établi (en parlant de tuyaux en “zing”). Peut-être le renouvellement de ces tuyaux de façade fait-il partie de cette “réparation” pour laquelle Joseph Rinckenbach toucha 1.000 Mk, selon une quittance du 7 février 1923 ?

Le 25 mars 1928, le conseil de fabrique examina trois devis, deux de Rœthinger et un de Berger, pour environ 10.000 francs, et regretta que l’on ne puisse pneumatiser l’instrument, ce qui reviendrait à environ 50.000 francs. Ce fut finalement Alfred Berger qui répara l’orgue en juin 1930, pour 11.475 francs. Outre de nouveaux tuyaux de façade en zinc, il posa deux jeux neufs, une Voix céleste au positif et un Violoncelle à la pédale, il changea aussi un jeu au grand-orgue (?) et posa un ventilateur électrique[30].


Références

[29] Archives paroissiales, budgets et comptes du 19ème siècle.

[30] Archives paroissiales, registre des délibérations du conseil de fabrique.


A l’occasion de la réfection du plafond de l’église en juin-juillet 1952, du plâtre et autres gravats tombèrent dans l’instrument et plusieurs tuyaux furent même écrasés par la chute de planches d’échafaudage. L’expert nommé par les assurances estima le préjudice à 370.000 francs, ensuite ramenée à 220.000 francs en raison de la vétusté de l’ouvrage. Rœthinger vint en mars 1953 et suggéra une restauration approfondie plutôt qu’un simple relevage, ce qui semble avoir inquiété le conseil de fabrique. En revanche, Alfred Kern, récemment installé à son compte à Strasbourg-Cronenbourg, visita l’orgue le 18 mai 1953 et estima la somme de 220.000 francs “très belle”, dépassant de beaucoup la valeur des dégâts causés par le plâtrier ; “demander plus ne serait pas honnête”. Le 24 mai 1953, il proposa néanmoins une transformation profonde, avec le rétablissement du positif de dos, la construction d’une nouvelle console en fenêtre, l’extension à 56 notes des sommiers manuels et à 30 notes de celui de la pédale, ainsi que plusieurs modifications de la composition. Schwenkedel fut également consulté. Le jeune abbé Ringue vint lui aussi donner son avis le 20 juillet 1953 et recommanda Kern[31].

L’assurance du plâtrier consentit finalement à verser 300.000 francs, après une longue procédure. Dans un nouveau devis envoyé le 29 septembre 1953, Alfred Kern proposa de s’en tenir à 392.000 francs de travaux, sans construction d’une nouvelle console, avec quelques changements de jeux :

– remplacement du Bourdon 8 du positif par un Nazard 2 2/3 ;

– transformation de la Schweizerflöte 4 en Doublette 2 ;

– remplacement de la Voix céleste par une Cymbale 3 rgs ;

– renouvellement de la Trompette 8 du grand-orgue, de “construction très primitive” ;

– remplacement du Basson-Hautbois, “en très mauvais état”, par un Cromorne.

Ce devis fut approuvé par le conseil de fabrique mais lors de la réalisation durant l’hiver 1954, les deux jeux d’anches proposés ne furent pas réalisés et les jeux anciens furent déposés à la sacristie en raison de leur piètre état, avant de disparaître durant les années suivantes. En revanche, deux tuyaux neufs furent livrés pour décaler d’un ton la Gambe du grand-orgue et un régulateur anti-secousses fut ajouté sous le sommier du grand-orgue, pour un montant total de 460.000 francs. L’instrument rénové fut inauguré le dimanche 28 mars 1954 par Joseph Mona, de Mulhouse.

Références

[31] Archives paroissiales, dossier “orgue” du 20ème siècle.


En 1962, la maison Kern proposa à nouveau la confection d’une Trompette et d’un Cromorne, en cuivre et en spotted, pour 2.450 nouveaux francs. Mais rien ne se fit. Il fallut de nouveaux dommages survenus aux tuyaux du positif par des travaux de peinture pour que l’on demande à la maison Kern un nouveau devis, qui fut envoyé le 27 février 1986. Outre un relevage chiffré à 94.000 francs HT, il proposa de poser une Trompette et un Basson-Hautbois, soit neufs, soit d’occasion. L’ARODE, association de restauration des orgues d’Eschentzwiller, fut fondée le même 27 février 1986. Elle fit demander le classement des orgues au titre des Monuments historiques : la Commission supérieure des Monuments historiques donna un avis favorable au classement lors de la séance du 10 octobre 1986 et la partie instrumentale fut classée par arrêté du 16 octobre 1987. Sans attendre la signature de l’arrêté de classement, Marc Schæfer envoya le 25 novembre 1986 un “avant-projet de restauration-reconstruction”,  préconisant le retour à l’état de Silbermann, en conservant néanmoins la pédale du milieu du 19ème siècle.

Mais sans en aviser la Direction régionale des Affaires culturelles de Strasbourg ni prévenir Marc Schæfer, la commune signa le 11 avril 1988 un marché avec la maison Kern, sur les conseils de Jean-Christophe Tosi, expert au conseil général du Haut-Rhin. Pour un montant de 252.173,25 francs HT, il était prévu un relevage de l’instrument, accompagné de quelques changements de jeux :

- pose d’une Trompette neuve au grand-orgue ;
- remplacement de la Voix céleste 8 du positif par une Tierce 1 3/5 ;
- pose d’un Cromorne neuf au positif ;
- remplacement du Violoncelle 8 de pédale par un Clairon 4.

La tuyauterie fut démontée au cours de l’été 1988. En cours de chantier, Daniel Kern proposa  le remplacement en étain des tuyaux de façade en zinc, pour 95.000 francs HT. Pour ces travaux complémentaires, la commune demanda une subvention aux Monuments historiques, par courrier du 4 octobre 1988. Apprenant ainsi que des travaux étaient en cours sur cet orgue classé, sans autorisation des Monuments historiques, le préfet ordonna le 24 octobre 1988 un arrêt sans délai du chantier et l’envoi du projet de restauration pour examen par la Commission supérieure des Monuments historiques. Lors de la séance du 9 décembre et dans le cadre d’une “communication diverse”, la commission supérieure fut informée par le rapporteur Michel Chapuis des travaux en cours, sur la base d’un dossier de Marc Schæfer., mais le procès-verbal de ces débats ne garde pas la trace d’un échange sur le parti de restauration[32].

La conservation régionale des Monuments historiques interpréta cette délibération comme un avis favorable au devis de l’entreprise Kern mais elle demanda le maintien des tuyaux de façade en zinc, ce qui n’avait pas été évoqué à Paris, tout en chargeant Marc Schæfer du suivi des travaux. Les travaux s’achevèrent au printemps 1989 et furent inaugurés le 25 juin 1989 par Daniel Maurer, organiste à Mulhouse. Peu après, un plafond et un panneau arrière furent posés par Kern au positif, pour 3.800 francs HT ; cette dépense fit l’objet d’une subvention de 40 % de la part des Monuments historiques.

Références

[32] Archives du bureau des orgues au Ministère de la Culture à Paris.


La maison Kern revint à la charge en juin 1993 pour le remplacement en étain des tuyaux de façade mais cette proposition essuya un refus de la part de la Direction régionale des Affaires cultures d’Alsace, qui n’y voyait aucun caractère d’urgence. La commune relança cette demande en 2000 en transmettant un devis Kern de 1997. L’accord de la DRAC fut cette fois obtenu et de nouveaux tuyaux de façade furent posés durant l’été 2000, pour un montant de 126.500 francs HT.

Et l’histoire se répéta une fois encore, pour la troisième fois en un peu plus de cinquante ans : de nouveaux travaux de peinture réalisés en 2009 dans l’église provoquèrent des bosses et des projections de peinture sur ces tuyaux de façade tous neufs... Ces dommages furent réparés par Jean-Christian Guerrier, qui remplaça alors la maison Kern pour l’entretien de l’instrument.